RACONTER L’IMMIGRATION

Pourquoi la fiction alors que le témoignage suffirait ?

 

 

 

En quittant son pays le migrant ne perd pas seulement un pays, une langue, une culture, il perd aussi une partie de sa condition de sujet. Cette privation subtile, inévitable, insidieuse fait du migrant moins un individu qu’un représentant de sa communauté. Ses traits individuels, la dimension singulière de son expérience, les mille choses qui le séparent de sa communauté sont minimisés en raison de cette assignation communautaire. Sa volonté d’intégration n’obéit bien souvent qu’au désir d’être considéré comme un sujet à part entière. Il faut, en effet, que le migrant adopte nos usages et nos valeurs, c’est-à-dire qu’il nous ressemble, pour que nous le reconnaissions pleinement en tant que sujet.


De ce fait la parole du migrant est plus que toute autre mise sous tutelle. Qui m’interroge ? se demande le migrant dès qu’il est tenu de raconter son histoire. Dans quel cadre ? Dans quel but ? Et selon les réponses qu’il obtient, il détermine les aspects de son histoire qu’il mettra en avant et ceux qu’au contraire il taira. Ces calculs ne sont pas l’exclusivité du migrant, toute parole est animée d’une intention. Mais quand celui qui parle est en situation de fragilité, qu’elle soit sociale, économique ou culturelle, l’intention l’emporte sur toute « exigence de vérité ». Si tous les récits de migrants se ressemblent, ce n’est pas uniquement parce que les parcours migratoires comportent les mêmes difficultés, c’est aussi et surtout parce que tous les migrants sont soumis aux mêmes besoins (de reconnaissance, d’assistance, d’acceptation). De par la vulnérabilité de sa situation, le migrant est voué à attendre quelque chose du pays d’accueil. S’il a obtenu satisfaction, il sera en situation de dette. Dans le cas contraire, c’est le pays d’accueil qui lui devra quelque chose (partant du principe que les pays ont aussi des devoirs envers les gens qu’ils accueillent). Le témoignage du migrant visera donc à s’acquitter de cette dette en faisant l’éloge du pays qui le reçoit ou, au contraire, à rappeler les injustices dont il a été l’objet. Dans ces conditions, même muni des meilleures intentions du monde, l’enquêteur ne parviendra pas à affranchir le migrant de la logique de la dette.

Mais nous pourrions élargir ce questionnement à notre propre position de lecteur et nous demander, par exemple, ce que nous attendons d’un tel témoignage. Car il est clair que nous sommes portés par une attente que nous mettons rarement au clair. Attendons-nous une critique ou bien une validation de notre modèle social ? Une preuve à charge ou la confirmation que la France reste un pays libre, attirant et prospère ? A moins que nous y voyions l’occasion de quitter nos vies répétitives et de nous projeter dans une existence ouverte aux aléas ? Dans ce cas, notre envie de dépaysement risque paradoxalement de renforcer notre besoin de sécurité.

La plupart des nouvelles qui composent ce recueil sont le fruit d’une rencontre entre un écrivain et un migrant parisien. Le migrant a confié son expérience à un écrivain qui, à partir de son témoignage, a élaboré une fiction qui tantôt retrace fidèlement son parcours, tantôt s’en écarte suivant une logique connue du seul auteur. Afin de saisir l’expérience migratoire dans sa diversité, nous avons convoqué des migrants d’origine et de condition très diverses. On y trouvera dix origines différentes, mais aussi divers types d’immigration, des réfugiés politiques aux immigrés économiques, en passant par les expatriés. L’objectif commun de ces textes est de retrouver, par-delà les stéréotypes et les idées reçues, l’expérience singulière du migrant en apportant à son témoignage le plein exercice de la subjectivité.


Ces textes, qui explorent des voies très différentes, reposent sur une même conviction : seul le passage à la fiction peut libérer le témoignage de sa mise sous tutelle. La raison principale en est la place toute particulière que la littérature occupe dans nos sociétés. Tout témoin est tenu de répondre de ce qu’il avance, l’écrivain, en revanche, est dégagé de cette responsabilité dans le cadre de sa fiction. Il peut rendre publics des propos violents, choquants, ambigus sans avoir à en répondre à titre personnel.  Le pacte fictionnel le protège en lui accordant une liberté que la société refuse aux citoyens ordinaires et a fortiori aux migrants.


Il peut sembler paradoxal que nous parlions de liberté subjective, alors même que l’écrivain s’arroge le droit de parler au nom du migrant. N’est-ce pas là, au fond, une forme d’usurpation encore plus sournoise que l’assujettissement lié au témoignage ? En prétendant affranchir le migrant de son assujetissement, l’auteur épouserait une vision paternaliste de la littérature, héritée du xixe siècle, qui fait de l’écrivain la voix des sans-voix, ou, comme dirait Zola, leur « porte-parole ».


Autant le dire clairement, les textes qui composent Paris Ville Monde ne prétendent pas se substituer à la parole du migrant. La voix qu’on y entend est bien celle de l’auteur, même lorsqu’elle se présente comme une émanation de la conscience du migrant. Si, comme nous l’avons avancé, ces textes sont le fruit d’une rencontre et non le résultat d’une enquête, c’est bien la rencontre de deux subjectivités et non l’effacement de l’une en vue de l’exhibition de l’autre. La subjectivité n’est pas un secret que l’écrivain aurait pour mission d’arracher au migrant. Elle n’est pas l’objet d’une délégation. La subjectivité n’apparaît que dans l’espace d’une autre subjectivité pour la simple raison qu’elle n’est pas un contenu, mais un mode de relation entre deux personnes. Essentialiser ce rapport en faisant de la subjectivité un attribut pouvant faire l’objet d’un don, d’un transfert ou d’une restitution serait inadéquat. Une certaine littérature engagée repose pourtant sur cette méprise. En prétendant donner la parole à ceux qui en sont privés, elle les condamne d’autant plus au silence.


Vers qui donc nous tourner pour aborder le versant subjectif de l’expérience ? La recherche scientifique (privée de sujet) nous apprend beaucoup de choses sur les conditions de vie des migrants et les journaux nous en délivrent mille témoignages édifiants, nous n’en saurons pas davantage sur la dimension subjective de l’expérience. Pour tenter d’en savoir quelque chose, nous sommes obligés de nous tourner vers la littérature. Sachant que ce que nous aurions à saisir sera de toutes manières réinterprété par notre propre subjectivité de lecteurs. Pourquoi la fiction donc ? Nous sommes peut-être en mesure de fournir une réponse provisoire à cette question qui mériterait un développement d’une autre ampleur : parce que le migrant n’est pas seulement cette entité économique, politique, sociologique dont nous parlent les enquêtes et les journaux, le migrant est avant tout un sujet.


Lisons donc ces textes avec la même humilité que ces auteurs ont entendu le témoignage des migrants qui les ont inspirés et essayons de mesurer leur justesse à la seule lumière de notre propre subjectivité.

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